Analyse du célèbre discours de Fidel Castro

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Ce qui suit est le texte du célèbre discours que Fidel Castro a prononcé pour sa défense le 16 octobre 1953. Son discours a duré environ quatre heures et on se souvient de ses derniers mots : “L’histoire m’absoudra”. Le tribunal devant lequel Castro s’est défendu, l’a jugé pour “attaque des pouvoirs constitutionnels de l’Etat et insurrection”. Le 26 juillet 1953, le révolutionnaire cubain organise un assaut armé désastreux contre la caserne Moncada, dans la province d’Oriente.

Fidel Castro, après ses études de droit, a fait un apprentissage dans un petit atelier associé de 1950 à 1952. Son intention était alors de se présenter au Parlement pour le “parti orthodoxe”. Cependant, le coup d’État du général Fulgencio Batista a renversé le gouvernement de Carlos Prio Socarras et a conduit à l’annulation des élections. Castro a ensuite dénoncé Batista devant le tribunal pour violation de la constitution, mais sa requête a été rejetée. En réponse, Fidel Castro a organisé l’assaut qui a conduit à l’arrestation de lui et de ses camarades.

La plupart des camarades ont été exécutés en prison, non sans avoir subi des tortures barbares. Castro a ensuite été libéré en mai 1955, grâce à une amnistie générale. Il s’est exilé au Mexique et aux États-Unis.

Les extraits suivants du texte témoignent de la valeur humaine de Castro et de la personnalité qu’il a eue sur le plan historique pour la révolution, pour Cuba et pour le monde entier.

Extrait du célèbre discours de Fidel Castro du 16 octobre 1953

Messieurs les juges,

Jamais un avocat n’a dû exercer sa fonction dans des conditions aussi difficiles ; jamais un tel amas d’irrégularités accablantes n’a été commis à l’encontre d’un accusé. L’un et l’autre sont dans ce cas la même personne. En tant qu’avocat, je n’ai pas pu et ne pourrai pas voir le rapport et, en tant qu’accusé, j’ai été enfermé pendant soixante-seize jours dans une cellule d’isolement, totalement et complètement isolé, au-delà de toute prescription humaine et légale.

Celui qui parle abhorre de toute son âme la vanité enfantine et ne fait partie ni de son âme ni de son tempérament d’une quelconque pose de tribune ou d’un quelconque sensationnalisme. Si j’ai dû assumer ma propre défense devant ce tribunal, c’est pour deux raisons. La première, parce que j’en ai été pratiquement privé complètement ; la seconde, parce que seuls ceux qui ont été si profondément blessés et qui ont vu tant d’impuissance dans leur patrie, et de justice avilie, peuvent parler en une telle occasion avec des mots qui sont le sang du cœur et les organes vitaux de la vérité. […]

Messieurs les juges, combien de pressions ont été exercées pour me dépouiller aussi de ce droit consacré à Cuba par une longue tradition. Le tribunal ne pouvait pas accepter de telles demandes car il laissait déjà un accusé au plus fort de l’absence de défense. Cet accusé, qui exerce maintenant ce droit, ne manquera, pour aucune raison au monde, de dire ce qu’il a à dire. […]

Je vous rappelle que vos lois de procédure prévoient que le jugement sera “oral et public” ; il ne fait aucun doute que le peuple a été empêché d’entrer dans cette session. Seuls deux avocats et six journalistes ont été laissés passer, et dans les périodiques dont la censure ne permettra pas la publication d’un seul mot. Je vois que je n’ai qu’un seul public, dans le hall et dans les couloirs, une centaine de soldats et d’officiers. Merci pour l’attention sérieuse et affectueuse que vous me portez ! Que toute l’armée apparaisse devant moi ! Je sais qu’un jour elle brûlera du désir de laver la terrible tache de honte et de sang que les ambitions d’un groupe de personnes sans âme ont jeté sur les uniformes militaires. […]

Enfin, je dois dire qu’aucun traité de droit pénal n’a été adopté dans ma cellule. Je suis le seul à posséder ce petit code que j’ai emprunté à un avocat, le vaillant défenseur de mes camarades : le Dr Baudilio Castellanos. De même, il était interdit que les livres de Martí arrivent entre mes mains : il semble que la censure de la prison les considérait comme trop subversifs. Ou peut-être est-ce parce que j’ai dit que Martí était l’auteur intellectuel du 26 juillet ? […]

Cela n’a aucune importance ! Je porte dans mon coeur les enseignements du Maître et dans mes pensées les nobles idées de tous les hommes qui ont défendu la liberté de tous les peuples.

Je ne demande qu’une chose au tribunal, j’espère qu’il me l’accordera, en compensation de tant d’excès et d’arbitraire que cet accusé a dû subir sans aucune protection de la loi : que mon droit de m’exprimer librement soit respecté. Sans cela, vous ne pourrez pas satisfaire ne serait-ce qu’une apparence de justice, et le dernier maillon de la chaîne serait, plus que tout autre, l’ignominie et la lâcheté.

J’avoue que quelque chose m’a surpris. Je pensais que le procureur viendrait avec une terrible accusation prête à justifier dans toute la mesure du possible les revendications et les raisons pour lesquelles au nom de la loi et de la justice – et de quel droit et de quelle justice ? – Je dois être condamné à vingt-six ans de prison. Mais non. Il s’est limité à la seule lecture de l’article 148 du Code de la défense sociale, selon lequel, dans des circonstances plus aggravantes, il me réclame le montant respectable de vingt-six ans de prison. Deux minutes me semblent très peu de temps pour demander et justifier qu’un homme passe plus d’un quart de siècle à l’intérieur. Est-ce par hasard le Procureur de la Cour dégoûté ? Je comprends qu’il est difficile pour un procureur qui a prêté serment d’allégeance à la Constitution de la République de venir ici au nom d’un gouvernement inconstitutionnel, statutaire, sans légalité et de moindre moralité, pour demander qu’un jeune Cubain, un avocat comme lui, qui sait … tout aussi bien que lui, soit envoyé en prison pour vingt-six ans. Mais le procureur est un homme talentueux et j’ai vu des gens avec moins de talent que lui écrire de longs discours […].

Messieurs les juges : pourquoi tant d’intérêt pour mon silence ? (…) est-ce que les bases juridiques, morales et politiques permettant de se pencher sérieusement sur la question font totalement défaut ? est-ce que la vérité est tellement redoutée ? est-ce que vous voulez que je parle deux minutes et que vous n’abordiez pas les points que vous n’avez pas laissé dormir certaines personnes depuis le 26 juillet ? […] Je n’accepterai jamais ce bâillon, parce que dans ce jugement, nous débattons de quelque chose de plus que la simple liberté d’un individu : nous discutons de questions fondamentales de principe, nous débattons des fondements mêmes de notre existence en tant que nation civilisée et démocratique. […]

[…] le procureur ne mérite pas une minute de réponse. […]

C’est un principe élémentaire du droit pénal que l’accusé doit accepter exactement le type de crime prescrit par la loi. S’il n’y a pas de loi exactement applicable au point litigieux, il n’y a pas de crime.

L’article en question dit textuellement : “Une peine de privation de liberté de trois à dix ans sera imposée à l’auteur d’un acte visant à promouvoir un soulèvement du peuple armé contre les pouvoirs constitutionnels de l’État. La sanction sera une privation de liberté de cinq à dix ans si l’insurrection prend effet” Dans quel pays vit le procureur général ? Qui vous a dit que nous promouvions un soulèvement contre les pouvoirs constitutionnels de l’État ? Deux choses se distinguent. Premièrement, la dictature qui opprime la nation n’est pas un pouvoir constitutionnel, mais plutôt anticonstitutionnel ; elle est née contre la Constitution, au-delà de la Constitution, en violation de la Constitution légitime de la République. La Constitution légitime est celle qui émane directement du peuple souverain. […] Deuxièmement, l’article parle de Pouvoirs constitutionnels, c’est-à-dire au pluriel et non au singulier, car il considère le cas d’une République régie par un Pouvoir législatif, un Pouvoir exécutif et un Pouvoir juridique qui s’équilibrent et se contrebalancent. Nous avons encouragé une rébellion contre un pouvoir unique et illégitime, qui a usurpé et uni en un seul les pouvoirs législatif, exécutif et juridique de la nation, détruisant tout le système qui essayait précisément de protéger l’article du code que nous analysons. […]

Je vous préviens, je vais commencer. Si dans vos âmes il y a encore un peu d’amour pour votre pays, d’amour pour l’humanité, d’amour pour la justice, écoutez-moi bien. Je sais que je serai forcé au silence pendant de nombreuses années ; je sais qu’ils essaieront de dissimuler la vérité par tous les moyens possibles ; je sais que la conspiration de l’oubli se dressera contre moi. Mais ma voix ne sera pas épargnée pour autant […].

J’ai écouté le dictateur le lundi 27 juillet […] L’accumulation de mensonges et de calomnies qu’il a prononcés dans son langage grossier, haineux et répugnant ne peut être comparée qu’à l’énorme quantité de sang jeune et clair qui avait été versé depuis la nuit précédente, avec sa connaissance, son consentement, sa complicité et ses louanges, le trouble le plus cruel des assassins jamais conçu. […]

Je dois prendre le temps d’examiner les faits. Le gouvernement lui-même a déclaré que l’attaque avait été menée avec une telle précision et une telle perfection qu’il a souligné la présence d’experts militaires dans l’élaboration du plan. Rien ne pourrait être plus absurde. Le plan a été élaboré par un groupe de jeunes hommes, dont aucun n’avait d’expérience militaire ; et je révèle leurs noms, moins deux d’entre eux qui ne sont ni morts ni capturés : Abel Santamaria, José Luis Tasende, Renato Guitart Rosell, Pedro Miret, Jesus Montané et celui qui parle. La moitié d’entre eux sont morts, et en hommage à leur mémoire, je peux dire qu’ils n’étaient pas des experts militaires, mais ils avaient assez de patriotisme pour donner, toutes choses égales par ailleurs, une bonne leçon à tous ces généraux qui ont soutenu le coup d’État de Fulgencio Batista le 10 mars 1952, qui ne sont ni militaires ni patriotes. […]

Il est également certain que l’attaque a été menée avec une magnifique coordination. […]

Abel Santamaria avec vingt et un hommes avait occupé l’hôpital civil ; avec lui, il y avait un médecin et deux de nos compagnons pour soigner les blessés. Raul Castro, avec dix hommes, occupait le Palais de Justice ; et c’était à mon tour d’attaquer le camp avec le reste, soit quatre-vingt-quinze hommes. Je suis arrivé avec un premier groupe de quarante-cinq, précédé d’une avant-garde de huit […] Le groupe de réserve, qui était en possession de presque toutes les armes longues, puisque les courtes sont allées à l’avant-garde, a pris un mauvais chemin et s’est complètement perdu dans une ville qu’il ne connaissait pas. […]

Dès le premier instant, il y a eu de nombreux prisonniers, une vingtaine, et il y a eu un moment où trois de nos hommes […] Ramiro Valdez, José Suarez et Jesus Montané, ont réussi à entrer dans une baraque et à y retenir une cinquantaine de soldats pendant un certain temps. Ces prisonniers ont témoigné devant le Tribunal, et tous sans exception ont reconnu qu’ils étaient traités avec un respect absolu, sans avoir à subir la moindre insulte. […]

La discipline de l’armée était assez faible. Ils gagnent finalement pour le nombre, qui leur donne une supériorité de 15 contre 1, et pour la protection qu’ils assurent pour la défense de la forteresse. […]

Lorsque j’ai acquis la conviction que tous nos efforts pour prendre la forteresse étaient déjà vains, j’ai commencé à retirer nos hommes par groupes de huit et dix. La retraite a été protégée par six tireurs d’élite qui, sous le commandement de Pedro Miret et Fidel Labrador, ont héroïquement bloqué le passage à l’armée. Nos pertes dans le combat ont été insignifiantes. Le groupe de l’hôpital civil n’a pas eu plus d’une victime ; le reste a été gagné par les troupes de l’armée qui se tenaient devant la seule sortie du bâtiment, et n’ont déposé leurs armes que lorsqu’il ne leur restait plus une seule balle. Avec eux se trouvait Abel Santamaria, le plus généreux, le plus aimé et le plus intrépide de nos jeunes, dont la glorieuse résistance l’a rendu immortel devant l’histoire de Cuba. Nous verrons le sort qui les a touchés et comment il a voulu éradiquer Batista de la rébellion et de l’héroïsme de notre jeunesse.

Nos plans étaient de poursuivre le combat dans les montagnes si l’attaque du régiment échouait.[…]Le massacre des prisonniers avait déjà cessé suite à la formidable réaction qu’il a provoquée chez les citoyens, et cet officier, un homme d’honneur, a empêché certains meurtriers de nous tuer […].

Le gouvernement a répété avec insistance que le peuple ne soutenait pas le mouvement. Je n’avais jamais entendu une déclaration aussi naïve et, en même temps, aussi pleine de mauvaise foi. Ils prétendent souligner la soumission et la lâcheté du peuple […] Si la Moncada était tombée entre nos mains, même les femmes de Santiago de Cuba auraient pris les armes !

De nombreux fusils ont été chargés sur les combattants par les infirmières de l’hôpital civil ! Ils se sont également battus. Nous n’oublierons jamais cela. […]

Le procureur était très intéressé de connaître nos chances de succès. Ces possibilités sont fondées sur des raisons technico-militaires et sociales.

On voulait établir le mythe des armes modernes comme une certitude de l’impossibilité totale de la lutte ouverte et frontale du peuple contre la tyrannie. Les défilés militaires, les grands défilés de matériel de guerre, visent à fomenter ce mythe et à créer un complexe d’impuissance absolue chez les citoyens. Aucune arme, aucune force n’est capable de gagner à un peuple qui décide de se battre pour ses droits. Les exemples historiques passés et présents sont indiscutables. Le cas de la Bolivie est très récent, où des mineurs, avec des cartouches de dynamite, ont vaincu et détruit des régiments de l’armée régulière.

Mais nous, les Cubains, ne devons pas chercher des exemples dans d’autres pays, car personne n’est aussi éloquent que notre patrie. Pendant la guerre de 1895, il y avait à Cuba environ un demi-million de soldats espagnols en armes […] Les Cubains n’avaient généralement pas d’autre arme que la machette, car ses cartouches étaient presque toujours vides. Il y a un passage inoubliable dans notre guerre d’indépendance raconté par le général Mirò Argenter […] “… les gens […] pour la plupart munis seulement de machettes, ont été décimés […] Ils ont attaqué les Espagnols avec leurs poings, sans arme […] “.

C’est ainsi que les gens se battent quand ils veulent conquérir leur liberté : ils lancent des pierres sur les avions et font dévier les chars en morceaux ! […]

J’ai dit que la deuxième raison sur laquelle reposaient nos chances de succès était d’ordre social. Pourquoi avons-nous la sécurité de pouvoir compter sur les gens ? Quand nous parlons du peuple, nous ne voulons pas dire les secteurs conciliateurs et conservateurs de la nation, ceux pour qui tout régime d’oppression, toute dictature, tout despotisme, se prosterne devant le régent en service jusqu’à ce que leur front se brise contre le sol.

Nous entendons par peuple, quand nous parlons de lutte, la grande masse irrésistible, celle à qui ils offrent tous et celle qu’ils trompent et trahissent tous, celle qui aspire à une patrie meilleure, plus digne, plus juste […].

Nous appelons le peuple, si c’est une lutte, les six cent mille Cubains qui sont sans travail et qui veulent gagner leur pain avec honneur sans avoir à émigrer de leur patrie pour chercher de la nourriture ; aux cinq cent mille travailleurs saisonniers des campagnes qui vivent dans des baraques misérables, qui travaillent pendant quatre mois et souffrent de la faim le reste de l’année en partageant la misère avec leurs enfants, qui n’ont pas un mouchoir de terre à semer et dont l’existence devrait passer à plus de compassion s’il n’y avait pas tant de cœurs de pierre ; aux quatre cent mille ouvriers et travailleurs industriels dont les pensions, toutes, sont volées, […] dont la vie est un travail éternel et dont le repos est la tombe ; aux cent mille petits paysans qui vivent et meurent en travaillant une terre qui n’est pas la leur, la contemplant toujours tristement comme Moïse à la terre promise, puis mourant sans jamais en venir à la posséder, qui doivent payer pour les mouchoirs de terre comme des serviteurs féodaux une partie de leur production, qui ne peuvent pas l’aimer, ni l’améliorer, ni l’embellir, ni planter un cèdre ou un oranger, parce qu’ils ne savent pas si un jour un fonctionnaire viendra lui dire qu’il doit partir ; aux trente mille enseignants et professeurs si pleins d’abnégation et de sacrifice, nécessaires au meilleur destin des générations futures et si mal traités et payés ; aux vingt mille petits commerçants criblés de dettes, ruinés par les crises et tués par le fléau des fonctionnaires prohibitifs et vénaux ; aux dix mille jeunes professionnels : médecins, ingénieurs, juristes, vétérinaires, éducateurs, dentistes, pharmaciens, journalistes, peintres, sculpteurs, etc…, qui quittent les salles de classe avec leurs titres, avides de combat et pleins d’espoir, pour se retrouver dans une ruelle sans issue, toutes portes fermées, sourds aux supplications et aux clameurs. C’est le peuple ! Les gens qui souffrent de tous leurs malheurs et sont donc capables de se battre avec tout leur courage ! À ce peuple dont le chemin de l’angoisse est pavé de tromperies et de fausses promesses, nous ne sommes pas allés dire : “Nous te donnerons” mais plutôt : “Prends ici, combats maintenant de toutes tes forces pour que la liberté et le bonheur soient les tiens ! […]

Cuba pourrait accueillir magnifiquement une population trois fois plus importante, il n’y a donc aucune raison que la misère règne parmi ses habitants actuels. […]

À ceux qui m’appellent en raison de cette conviction rêveuse, je réponds par les mots de Martí : “L’homme véritable ne regarde pas du côté où il vaut mieux vivre, mais du côté du devoir ; et c’est le seul homme pratique dont le rêve d’aujourd’hui sera la loi de demain, car celui qui a posé les yeux sur les organes vitaux universels et vu les peuples bouillir, entre lamentations et sang, dans le bassin des siècles, il sait que devenir, sans exception, est du côté du devoir.

Ce n’est qu’en s’inspirant de ces nobles intentions qu’il est possible de concevoir l’héroïsme de ceux qui sont tombés à Santiago de Cuba. Le peu de moyens matériels sur lesquels nous avons dû compter a empêché leur succès certain. […]

Les politiciens dépensent des millions dans leurs campagnes pour acheter des consciences, et une poignée de Cubains qui voulaient sauver l’honneur de leur patrie ont dû affronter la mort les mains vides par manque de ressources. Cela s’explique par ceux qui ont gouverné le pays jusqu’à présent, non pas par des hommes généreux et fidèles, mais par les profondeurs inférieures de la politesse […] Avec plus de fierté que jamais, je dis que grâce à nos principes, aucun homme politique ne nous a vus hier frapper à sa porte pour demander un centime, que nos moyens ont été réunis avec un exemple de sacrifice sans comparaison, comme celui du jeune Elpidio Sosa qui a vendu son matériel et est venu me voir un jour avec trois cents pesos “pour la cause” ; Fernando Chenard, qui a vendu l’équipement du studio photographique avec lequel il gagnait sa vie ; Pedro Marrero, qui a engagé son salaire pendant de nombreux mois et qu’il a fallu empêcher de vendre même les meubles de sa maison ; Oscar Alcalde, qui a vendu son laboratoire de produits pharmaceutiques ; Jesus Montané, qui a livré l’argent qu’il avait économisé pendant plus de cinq ans, et ainsi de suite, dans le même style beaucoup d’autres, chacun se dépouillant du peu qu’il avait.

Il faut avoir une très grande foi dans sa patrie pour agir de la sorte, et ces souvenirs d’idéalisme me conduisent directement au chapitre le plus amer de cette défense : le prix que la tyrannie leur a fait payer pour leur désir de libérer Cuba de l’oppression et de l’injustice. […]

Les faits sont encore récents, mais quand les années passeront et que le ciel de la patrie s’éclaircira, quand les âmes exaltées seront là et que la peur ne dérangera plus les esprits, nous commencerons à voir dans toute son effrayante réalité l’ampleur du massacre, et les générations futures tourneront leurs yeux terrifiés vers cet acte de barbarie sans précédent dans notre histoire. Mais je ne souhaite pas que la colère m’aveugle, parce que j’ai besoin de toute la clarté de mon esprit et de la sérénité de mon cœur détruit pour exposer les faits tels qu’ils se sont produits, en toute simplicité, sans drame, parce que je ressens la honte, en tant que Cubain, que certains hommes sans âme, avec leurs crimes innommables, aient déshonoré notre patrie devant le monde.

Le tyran Batista n’a jamais été un homme de scrupules qui hésitait avant de raconter au peuple le plus fantastique des mensonges. […]

Les choses que le dictateur a dites depuis le champ de tir du camp de Columbia seraient dignes de rire si elles n’étaient pas aussi sanglantes. Il a dit que les attaquants étaient un groupe de mercenaires parmi lesquels il y avait beaucoup d’étrangers ; […] il a dit que l’attaque avait été conçue par l’ancien président Prio et avec son argent, et l’absence absolue de toute relation entre ce mouvement et le régime précédent a été ressentie à satiété ; il a dit que nous étions armés de mitrailleuses et de grenades à main, et ici les techniciens de l’armée ont déclaré que nous n’avions qu’une seule mitrailleuse et pas de grenade à main ; il a dit que nous avions fendu le poste de garde, et ici figuraient les certificats de décès et les certificats médicaux correspondant à tous les soldats morts ou blessés, d’où il ressort que personne n’a été blessé au bras blanc. […]

Lorsqu’un chef d’État ou quelqu’un qui prétend être chef d’État fait des déclarations au pays, il ne parle pas pour parler : il a toujours un objectif, il poursuit toujours un effet, il anime toujours une intention. Si nous avions déjà été vaincus militairement, si nous ne constituions plus un danger pour la dictature, pourquoi avons-nous été calomniés de cette façon ? S’il n’est pas clair que c’était un discours sanglant, s’il n’est pas clair qu’il était censé justifier les crimes qui ont été commis la nuit précédente et ceux qui ont été commis après, laissez les chiffres parler pour moi : le 27 juillet, dans son discours depuis le champ de tir militaire, Batista a dit que les attaquants avaient eu trente-deux morts ; à la fin de la semaine, les morts s’élevaient à plus de quatre-vingts. Dans quelle bataille, dans quels endroits, dans quelles batailles ces jeunes hommes sont-ils morts ? Avant que Batista ne parle, plus de vingt-cinq prisonniers ont été assassinés ; après qu’il ait parlé, cinquante ont été assassinés.

Quel grand sens de l’honneur que celui de ces modestes soldats techniques et professionnels de l’armée, qui, lorsqu’ils ont comparu devant le tribunal, n’ont pas déformé les faits, et ont raconté selon la stricte vérité. Ce sont des soldats qui honorent l’uniforme, ce sont des hommes ! Ni le soldat ni le vrai homme ne sont capables de souiller leur vie avec des mensonges ou des crimes. Je sais qu’ils sont terriblement indignés par les meurtres barbares qu’ils ont commis, je sais qu’ils sentent avec répugnance et honte l’odeur du sang meurtrier qui imprègne le quartier Moncada jusqu’à la dernière pierre.

J’exhorte le dictateur à répéter maintenant, s’il le peut, sa vile calomnie contre le témoignage de ces honorables militaires, je l’exhorte à justifier auprès du peuple cubain son discours du 27 juillet, qu’il ne se taise pas, qu’il parle ! Qu’il dise si la croix d’honneur qu’il a placée dans la poitrine des héros du massacre était pour récompenser les crimes répugnants qu’ils ont commis ; qu’il assume désormais sa responsabilité devant l’histoire et ne prétende pas dire que ce sont les soldats sans ses ordres, qu’il explique à la nation les soixante-dix meurtres ; c’était beaucoup de sang ! La nation a besoin d’une explication, la nation l’exige, la nation l’exige. […]

Il ne s’est pas tué pendant une minute, une heure ou une journée entière, mais une semaine entière, les coups, les tortures, […] n’ont pas cessé un instant comme un instrument d’extermination manié par de parfaits artisans du crime. Le quartier Moncada est devenu un laboratoire de torture et de mort, et des hommes indignes ont transformé leurs uniformes militaires en sacoches de boucherie. Les murs se sont incrustés de sang ; dans le mur, les balles sont restées incrustées de fragments de peau et de cheveux humains […].

Les mains criminelles qui régissaient le sort de Cuba avaient écrit pour les prisonniers à l’entrée de ce trou de la mort, l’inscription de l’enfer : “LAISSEZ TOUTE ESPÉRANCE”. […]

Je connais de nombreux détails sur la façon dont ces crimes ont été commis, de la bouche de certains soldats qui, pleins de honte, m’ont parlé des scènes dont ils avaient été témoins. […]

Le premier prisonnier assassiné fut notre médecin Mario Muñoz, qui ne portait ni arme ni uniforme et qui était vêtu de sa blouse de médecin. C’était un homme généreux et compétent qui avait fait preuve du même dévouement envers son adversaire et son ami blessé. Sur le chemin de l’hôpital civil vers le quartier, ils lui ont tiré dans le dos et l’ont laissé là avec la bouche baissée dans une mare de sang. Mais le massacre des prisonniers ne commence qu’à trois heures de l’après-midi. Jusqu’à cette heure, les commandes étaient attendues. Puis le général Martin Diaz Tamayo est arrivé de La Havane, qui a apporté des instructions concrètes d’une réunion où étaient présents Batista, le chef de l’armée, le chef du SIM [Service de renseignement militaire] et d’autres.

Il a déclaré que “c’était une honte et un déshonneur pour l’armée d’avoir eu trois fois plus de victimes au combat que les attaquants et que dix prisonniers devaient être tués pour chaque soldat tué” C’était l’ordre ! […]

Ce dont ces hommes avaient besoin, c’était précisément de cet ordre. Entre leurs mains a péri le meilleur de Cuba : le plus vaillant, le plus honoré, le plus idéaliste. Le tyran les appelait des mercenaires, et ils mouraient là comme des héros entre les mains d’hommes qui reçoivent un salaire de la République et qui, avec les armes qu’elle leur a données pour la défendre, servent les intérêts d’une poignée et assassinent les meilleurs citoyens.

Sous la torture, ils ont offert leur vie s’ils trahissaient leur position idéologique et déclaraient faussement que le Prío [Carlos Prío Socarrás, ancien président cubain en exil] leur avait donné l’argent, et comme ils ont rejeté la proposition avec indignation, ils ont continué à les torturer horriblement. […]

Les photographies ne mentent pas et ces corps semblent détruits. […]

Ils ont fait cela pendant plusieurs jours et très peu de prisonniers ont survécu. […]

Messieurs les juges, où sont détenus nos camarades des 26, 27, 28 et 29 juillet, dont on sait qu’ils sont soixante-dix dans la région de Santiago de Cuba ? Seulement trois et les deux filles sont réapparues ; […]

Où sont nos camarades blessés ? Seuls cinq sont apparus, les autres ont été assassinés. Ici, au contraire, défilaient vingt soldats qui étaient nos prisonniers et qui, selon leurs propres dires, n’ont reçu aucune offense. Trente soldats blessés de l’armée ont défilé ici, beaucoup d’entre eux dans des combats de rue, et aucun d’entre eux n’a été exécuté. Si l’armée avait dix-neuf morts et trente blessés, comment est-il possible que nous ayons eu quatre-vingts morts et cinq blessés ? […]

Comment pouvez-vous expliquer la fabuleuse proportion de seize décès pour un blessé si ce n’est en exécutant les blessés dans l’hôpital même et en assassinant ensuite les prisonniers sans défense ? Ces chiffres parlent sans réponse possible. “C’est une honte et un déshonneur pour l’armée d’avoir eu trois fois plus de pertes au combat que les attaquants ; il faut tuer dix prisonniers pour chaque soldat tué…”. C’est le concept que les caporaux qui sont devenus généraux le 10 mars [le jour du coup d’État qui a porté Batista au pouvoir] ont de l’honneur, et c’est cet honneur qu’ils veulent imposer à l’armée nationale. Faux honneur, honneur d’apparence basé sur le mensonge, l’hypocrisie et le crime ; des meurtriers qui façonnent un masque d’honneur avec du sang. Qui leur a dit que mourir au combat est une honte ? Qui leur a dit que l’honneur d’une armée est de tuer les blessés et les prisonniers de guerre ? En temps de guerre, les armées qui assassinent des prisonniers de guerre ont toujours mérité le mépris et l’exécution du monde. […]

Le soldat d’honneur n’assassine pas le prisonnier sans défense après le combat, mais le respecte ; il ne juge pas le blessé, mais l’aide ; il prévient le crime et s’il ne peut l’empêcher, il fait comme le capitaine espagnol qui, entendant les coups de feu avec lesquels les étudiants tiraient, a brisé son épée avec indignation et renoncé à continuer à servir cette armée. […]

Pour mes camarades morts, je ne demande pas de vengeance. Comme leur vie n’avait pas de prix, ils ne pouvaient pas payer avec la leur tous les criminels réunis. Ce n’est pas avec du sang que l’on peut payer la vie des jeunes qui sont morts pour le bien d’un peuple ; le bonheur de ce peuple est le seul prix digne que l’on puisse payer pour ces vies.

De plus, mes camarades ne sont pas oubliés, ni morts ; ils vivent aujourd’hui plus que jamais, et leurs assassins doivent voir avec effroi comment le spectre victorieux de leurs idées surgit de leurs cadavres héroïques. Que l’Apôtre parle pour moi : “il y a une limite aux pleurs lors de l’enterrement des morts, et c’est l’amour infini pour la patrie et la gloire qui se voit au-dessus de leurs corps, qui n’est ni craintif, ni brisé, ni affaibli ; car les corps des martyrs sont le plus bel autel de la dignité”.

…quand vous mourrez

Dans les bras de la maison d’accueil,

Fin de la mort, évasion de la prison ;

Cela commence à la fin, avec la mort, la vie !

Jusqu’à présent, je m’en suis tenu aux faits. Tout comme je n’ai pas oublié que je suis devant une Cour de justice qui me juge, je vais maintenant démontrer que la loi n’est que de notre côté et que la sanction imposée à mes camarades et celle qui est censée m’être imposée n’ont aucune justification devant la raison, devant la société et devant la vraie justice. […]

Je suis sur le point de vous raconter une histoire. Il était une fois une République. Elle avait sa Constitution, ses lois, ses libertés ; Président, Parlement, tribunaux ; chacun pouvait se réunir, s’associer, parler et écrire en toute liberté. Le gouvernement ne satisfaisait pas le peuple, mais celui-ci pouvait le changer et il y avait déjà quelques jours pour le faire. L’opinion publique était respectée et vénérée et tous les problèmes d’intérêt collectif étaient discutés librement. Il y avait des partis politiques, des heures de radio doctrinale, des programmes de télévision polémiques, des actes publics et le peuple était excité. Ces personnes avaient beaucoup souffert et si elles n’étaient pas heureuses, elles voulaient être heureuses et y avaient droit. Ils ont été trompés à maintes reprises et ont regardé le passé avec une réelle terreur. Il croyait aveuglément que cela ne pouvait pas revenir ; il était fier de son amour pour la liberté et vivait avec la conviction qu’elle serait respectée comme une chose sacrée ; il avait une noble confiance dans la sécurité que personne ne pourrait essayer de commettre le crime d’attaquer ses propres institutions démocratiques. Il aspirait au changement, à l’amélioration, au progrès, et il voyait cela comme proche de lui. Tout son espoir repose sur l’avenir.

Pauvres gens ! Un matin, le peuple s’est réveillé ; dans l’ombre de la nuit, les fantômes du passé avaient conspiré pendant son sommeil, et maintenant ils le tenaient par les mains, les pieds et le cou. […] Non, ce n’était pas un cauchemar, c’était la triste et terrible réalité : un homme appelé Fulgencio Batista avait commis le crime que personne ne pensait.

Il arriva donc qu’un humble citoyen de ce peuple, qui souhaitait croire aux lois de la République et à l’intégrité de ses juges […] chercha un code de défense sociale pour voir quelle peine la société prescrivait à l’auteur d’un tel fait et le trouva ainsi

“La peine privative de liberté de six à dix ans est celle qui accomplit tout acte visant à modifier en tout ou en partie, par la violence, la Constitution de l’État ou la forme de gouvernement établie”.

“Une peine de privation de liberté de trois à dix ans sera infligée à l’auteur d’un acte visant à promouvoir un soulèvement du peuple armé contre les pouvoirs constitutionnels de l’État. La sanction sera une privation de liberté de cinq à dix ans si l’insurrection prend effet” […].

Sans rien dire à personne, avec le code dans une main et les papiers dans l’autre, ledit citoyen s’est présenté dans l’ancien bâtiment de la capitale où travaillait le tribunal compétent, qui a été obligé de promouvoir l’affaire et de punir les responsables de ce fait, et a présenté un rapport écrit dénonçant les crimes et demandant pour Fulgencio Batista et ses dix-sept complices la peine de 108 ans de prison comme l’ordonne le code de défense sociale avec toutes les circonstances aggravantes […].

Les jours et les mois passèrent. Quelle trahison. L’accusé n’était pas harcelé, il se promenait dans la République comme un baron, on l’appelait honorable seigneur et général […].

Les jours et les mois passèrent. Le peuple s’est lassé des abus et des farces. Les gens se sont fatigués ! La lutte est arrivée, puis cet homme qui était en dehors de la loi, qui avait occupé le pouvoir par la violence, contre la volonté du peuple et en attaquant l’ordre juridique, a torturé, assassiné, emprisonné et inculpé devant les tribunaux ceux qui se battaient pour la loi et pour rendre au peuple sa liberté.

Messieurs les juges,

Je suis ce citoyen qui, un jour, s’est présenté en vain devant le Tribunal pour lui demander de punir ces gens ambitieux qui ont violé les lois et réduit nos institutions en cendres, et maintenant c’est moi qui suis accusé […] Vous me direz que les juges de la République n’ont pas agi cette fois-là parce qu’ils en ont été empêchés par la force : donc, avouez-le : cette fois-ci la force vous obligera aussi à me condamner. La première fois, vous n’avez pas pu punir le coupable ; la deuxième fois, vous devez punir l’innocent. La jeune fille de la justice violée deux fois de force. […]

Cuba souffre d’un despotisme cruel et ignoble, et vous n’ignorez pas que la résistance face au despotisme est légitime ; c’est un principe universellement reconnu et notre Constitution de 1940 l’a expressément inscrit dans son article 40 : “Une résistance adéquate pour la protection des droits individuels précédemment garantis est légitime […].

Le droit d’insurrection face à la tyrannie est un de ces principes qui, qu’il soit inclus ou non dans la constitution légale, a toujours toute sa force dans une société démocratique. […]

Le droit à la rébellion contre le despotisme, Messieurs les Juges, a été reconnu depuis la plus haute antiquité jusqu’à nos jours, par des hommes de toutes les doctrines, de toutes les idées et de toutes les croyances. Dans les monarchies théocratiques de la plus lointaine antiquité en Chine, un principe constitutionnel voulait pratiquement que lorsque le roi régnait de manière infâme et despotique, il devait être déposé et remplacé par un prince vertueux.

Les penseurs de l’Inde ancienne ont appris la résistance active contre les arbitres de l’autorité. Ils ont justifié la révolution et ont souvent mis leurs théories en pratique. […]

Saint Thomas d’Aquin, dans la “Summa Theologica”, a rejeté la doctrine de la tyrannie et a soutenu, sans aucun doute, la thèse selon laquelle les tyrans doivent être déposés par le peuple.

Martin Luther a proclamé que lorsque le gouvernement dégénère en tyrannie en bafouant la loi, les sujets sont libérés du devoir d’obéissance. […] Calvin, le plus remarquable penseur de la Réforme du point de vue des idées politiques, a postulé que le peuple a le droit de prendre les armes pour s’opposer à toute usurpation.

Dans son livre “De Rege et Regis Institutione”, Juan Mariana, un jésuite espagnol du temps de Philippe II, affirme que lorsque le souverain usurpe le pouvoir ou, une fois élu, tient la vie publique de manière tyrannique, il est licite d’assassiner […] directement ou par la ruse, avec le moins de perturbations possibles. […]

Déjà en 1649, John Milton écrit que le pouvoir politique réside dans le peuple, qui peut nommer ou révoquer les rois […].

John Locke, dans son “Traité de gouvernement”, affirme que lorsque les droits naturels de l’homme sont violés, le peuple a le droit et le devoir de supprimer ou de changer le gouvernement : “Le seul recours contre la force sans autorité est de s’y opposer”. Jean-Jacques Rousseau le dit avec beaucoup d’éloquence dans son “Contrat social” :

“Si un peuple est obligé d’obéir et d’obéir, il fait bien ; et dès qu’il peut déchirer son joug et le déchirer, il fait mieux, retrouvant sa liberté avec le même droit qui lui a été enlevé. […]

Renoncer à sa propre liberté, c’est renoncer à la qualité d’homme, aux droits de l’humanité, mais aussi aux devoirs. […] Un tel renoncement est incompatible avec la nature de l’homme ; et enlever toute liberté à la volonté, c’est enlever toute moralité aux actions. […]

La célèbre Déclaration française des droits de l’homme a laissé ce principe aux générations futures :

“Lorsque le gouvernement viole les droits du peuple, l’insurrection est donc le plus sacré des droits et le plus impérieux des devoirs”. “Quand une personne prend possession de la souveraineté, elle doit être condamnée à mort par des hommes libres.”

Je pense avoir suffisamment justifié mon point de vue […] Mais il y a une raison qui nous aide plus puissamment que toutes les autres : nous sommes Cubains et être Cubain implique un devoir, ne pas le faire est un crime et une trahison. Nous vivons fiers de l’histoire de notre patrie ; nous l’apprenons à l’école et nous avons grandi en entendant parler de liberté, de justice et de droits. […] Tout cela, nous l’avons appris et nous ne l’oublierons pas […]

Nous sommes nés dans un pays libre que nos pères nous ont laissé, et l’île va s’enfoncer dans la mer avant que nous acceptions d’être les esclaves de quelqu’un. […]

Je vais terminer ma défense, mais je ne le ferai pas comme tous les avocats le font toujours, en demandant la liberté du défenseur ; je ne peux pas la demander alors que mes compagnons souffrent dans l’île des Pins d’un ignoble emprisonnement. Envoyez-moi avec eux pour partager leur sort, il est concevable que des hommes qui ont de l’honneur soient morts ou prisonniers dans une république où un criminel et un voleur sont présidents.

Aux Messieurs les Juges, ma sincère gratitude pour m’avoir permis de m’exprimer librement sans contrainte mesquine […] Cependant, un problème plus grave demeure au sein de l’Audience : Voici les affaires engagées pour les soixante-dix meurtres, c’est-à-dire pour le plus grand massacre que nous ayons connu, et les coupables restent libres avec l’arme au poing qui est une menace perpétuelle pour la vie des citoyens ; si tout le poids de la loi ne leur tombe pas dessus, par lâcheté ou parce qu’ils vous en empêchent, et qu’ils ne renoncent pas pleinement à tous les juges, j’ai pitié de votre dignité et de votre compassion pour la tache sans précédent qui va tomber sur le Pouvoir Juridique.

Quant à moi, je sais que la prison sera aussi dure que jamais pour quiconque, pleine de menaces, de rancœur lâche, mais je n’en ai pas peur, tout comme je ne crains pas la fureur du misérable tyran qui a pris la vie de soixante-dix de mes frères.

Condamnez-moi. Cela n’a pas d’importance. L’histoire m’absoudra.

Fidel Castro